Robert Hefner interviewé par Fareed Zakaria (Newsweek)

Robert A. Hefner III, propriétaire de The GHK Company, une compagnie spécialisée dans l’exploration et la production de gaz naturel, a récemment accordé un interview à Newsweek *. Hefner s’y fait l’apôtre d’une réforme fiscale; en somme rien de très surprenant à cet égard: baisser les impôts sur le revenu et le capital et augmenter les taxes à la consommation.

Le résultat pratique de cette proposition est le suivant: on transforme un régime fiscal progressif en un régime fiscal plus régressif. De-que-cé? En chiffres, voici ce que ça veut dire.

(EXEMPLE)

=) M. X gagne un revenu brut de 100000$/an. Il paie un impôt sur le revenu (marginal, i.e. qu’on ramène les divers paliers d’imposition progressifs à un taux unique pour des fins de comparaison) équivalent à 35% à divers paliers de gouvernement, il lui reste donc 65000$ net pour dépenser, et pour subvenir à ses besoins (j’y reviendrai).

=) M. Y, en comparaison, gagne un revenu brut de 20000$/an (soit environ 10$/h. à raison de 37.5 h./sem., 52 sem./an). Il paie, pour sa part, un impôt sur le revenu de 10%, il lui reste donc 18000$ net pour dépenser, et pour subvenir à ses besoins (je vous ai dit que j’y reviendrais, mais pas tout de suite).

=) Et maintenant, les taxes à la consommation (par ex. la TPS, TVQ, TVA et bien d’autres acronymes qui commencent par T). En supposant un instant que l’impôt progressif (35% marginal pour M. X contre 10% marginal pour M. Y) se justifie moralement et est plein de bon sens, M. X et M. Y disposent respectivement de 65000$ et de 18000$ pour dépenser et subvenir à leurs besoins. Nous y sommes maintenant! Les taxes à la consommation s’appliquant à tous également, sans égards aux revenu de chaque consommateur, une taxe à la consommation de 10% (on suppose encore une fois que celle-ci s’applique à toutes les dépenses de consommation et que tout le revenu net est consommé entièrement en biens et en services) aurait pour effet de laisser un pouvoir d’achat net à M. X de 58500$ et à M. Y de 16200$. Parce que un certain nombre de dépenses non-compressibles (un minimum en dépenses de logement, de vêtement, de nourriture, de transport, etc. qu’on peut estimer à 15000$/an) sont communes à M. X et à M. Y, M. X consacrera environ 25% de son revenu net à ces dépenses non compressibles tandis que M. Y, lui, y consacrera environ 92%.

Si on accepte la proposition de Hefner, pour assurer la même somme d’argent à l’État pour des biens et services publics, il faut augmenter les taxes à la consommation d’autant que les impôts sur le revenu sont baissés.

=) Voici donc le scénation Hefner (Il n’a pas prétendu qu’on devrait retirer de l’équation le caractère progressif de l’impôt sur le revenu, on va donc le conserver dans un même rapport de 35:10). Employons, pour des fins de comparaison, des taux d’imposition sur le revenu marginaux de 17.5:5. M. X paie maintenant moitié moins d’impôt sur son revenu brut, il lui reste 82500$ net. M. Y paie moitié moins d’impôt aussi, il lui reste 19000$ net. L’augmentation corrélative des taxes à la consommation augmente celle-ci de 10% à environ 26% **. Résultat: M. X, après les taxes à la consommation, a 61050$ net à dépenser et M. Y a 14060. Lorsqu’on compare le pouvoir d’achat de M. X et de M. Y du scénario 1 au scénario Hefner, on constate ceci:

sc. 1: M. X (58500$) M. Y (16200$)

sc. Hefner: M. X (61050$) M. Y (14060$)

=) En poursuivant avec l’estimation des dépenses non-compressibles de 15000$, on peut constater que la part du pouvoir d’achat net que consacrent M. X et M. Y aux dépenses non-compressibles n’est pas la même entre le scénario 1 et le scénario Hefner:

sc. 1: M. X (25%) M. Y (92%)

sc. Hefner: M. X (24%) M. Y (101%)

(FIN DE L’EXEMPLE)

Vous avez constaté que l’impact est que M. Y (plus faible revenu) peux plus difficilement faire face à ses dépenses non-compressibles que M. X avec le scénario Hefner qu’avec le scénario 1. Et si je suggérais que Hefner plaidait sa propre cause? Pas fou non!? Les chiffres seraient bien sur différents si on fouillait dans le porte-feuille de Hefner puisque GHK annonce que les réserves de gaz naturel de l’Amérique du Nord (portion terrestre) sont de “132 Trillion Cubic Feet (TCF)” ***, et je suis pas mal certain qu’il en retire une bonne part de profit! Pas vous? Lui, c’est plutôt M. X. Ceci termine cette page qui aurait pu être intitulée Fiscalité 101: la régressivité.

Maintenant, j’avoue que je ne blâme pas Hefner de plaider sa propre cause. Il avance également des propositions qui devraient être reprises par les citoyens conscients de l’environnement, des défis posés par son changement, par la raréfication des ressources et de la complexité de l’élaboration de mesures gouvernementales qui visent à modifier les comportements des consommateurs.

Ce que Hefner propose, c’est, en somme, une taxe verte. Une proposition que l’on retrouvait dans le programme du Parti Vert du Canada jusqu’à la dernière élection encore. Taxer davantage les produits qui sont manufacturés à l’aide d’une technologie polluante afin de favoriser — d’une manière différente dans le programme du Parti Vert — l’émergence de solutions plus vertes. Hefner va plus loin et nous donne de quoi rêver mieux, à propos de la transition vers une énergie centrée sur l’hydrogène: “An economy powered by hydrogen gas released from seawater by electrical current, produced by solar or wind generation. Although this process of electrolysis has been known and used for over 100 years, it is not commercial for our economy today. We have already powered automobiles, boats, airplanes and towns on hydrogen, so we know we can do it. And it’s 100 percent clean. It is not as if it is some “Star Wars” technology. Somewhere in the second half of this century, civilization will have finally achieved an energy system that can power its economic growth on an environmentally stabilized Earth. The hydrogen economy should be civilization’s energy endgame.”

C’est drôle, mais entre le discours de Hefner et celui que l’Institut économique de Montréal**** tenait par l’entremise de son représentant à “Il va y avoir du sport” avant les dernières élections provinciales, je préfère celui de Hefner! Et de loin en part de ça! L’IEDM plaidait que les solutions de rechange au pétrole n’étaient pas là, qu’il ne fallait pas voter pour Québec-Solidaire et que les idées du Parti Vert n’étaient pas réalistes et trop coûteuses…

Note géopolitique: la construction d’un gazoduc entre l’Inde et l’Iran, traversant notamment le Pakistan, fait l’objet de discussions présentement. La stabilité dans les environs est corolaire à la construction d’un tel gazoduc et celle du Pakistan n’est pas gagnée. Ni l’élection du Général Pervez Musharraf d’ailleurs. Vous saviez que celui-ci a promis de retirer son uniforme au lendemain de son élection comme Président du Pakistan? Il a aussi promis qu’il ne l’enlèverait pas s’il n’était pas élu! Mais comme le chef de l’armée pakistanaise est le chef du pays, qu’est-ce que ça change, l’interlocuteur pakistanais est le même au lendemain de la prochaine élection!

* http://www.msnbc.msn.com/id/20920349/site/newsweek/page/0/

** Pour ceux qui suivent l’exercice avec une calculatrice, le chiffre est plus exactement 0.26403940886699507389162561576355;

*** http://ghkco.com/html/index.html

**** “L’Institut économique de Montréal (IEDM) est un institut de recherche et d’éducation économique indépendant, non partisan et sans but lucratif” qui “participe aux débats sur les politiques publiques du Québec et du Canada en proposant des solutions créatrices de richesse sur, notamment, des questions de fiscalité, de réglementation, de réforme du système de santé et d’éducation.” (http://www.iedm.org/main/main.php) Le site web de l’IEDM ne dit pas précisément qui finance ses activités de “recherche”, pas de financement public par contre (http://www.iedm.org/main/content_fr.php?content_id=1).

L’IEDM?! Tiens donc, parlons-en un peu! Marcel Boyer et Claude Garcia signaient le 30 août dernier, au nom de l’IEDM, un document intitulé “Privatiser Hydro-Québec pour mieux valoriser notre «or bleu»”, qui a été suivi de conférences sur le même thème (http://www.iedm.org/main/show_editorials_en.php?editorials_id=559).

Marcel Boyer est “l’un des économistes les plus réputés au Canada. Détenteur d’un Ph.D. en économie de l’Université Carnegie-Mellon, il enseigne au Département des sciences économiques de l’Université de Montréal, où il est actuellement titulaire de la Chaire Bell Canada en économie industrielle. Il est aussi Fellow du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations et siège au CA de l’Agence des partenariats public-privé du Québec. Marcel Boyer a notamment obtenu en 2002 le prix Marcel-Vincent de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) pour la qualité exceptionnelle de ses travaux en sciences sociales. Élu membre de la Société Royale du Canada, il a été président de l’Association canadienne d’économique et de la Société canadienne de science économique.” selon l’IEDM (http://www.iedm.org/main/authors_fr.php?authors_type=2).

Claude Garcia, pour sa part “a obtenu son baccalauréat en commerce (sciences actuarielles) de l’Université Laval. Il est Fellow de la Society of Actuaries et de l’Institut canadien des actuaires. Il a été sous-ministre adjoint au ministère des Affaires sociales du Québec. M. Garcia a siégé au conseil d’administration de plusieurs sociétés dont la Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec, Trust Général du Canada, les Grands Ballets Canadiens, l’Université du Québec à Montréal et la Bourse de Montréal. Il siège sur le conseil d’administration de plusieurs sociétés dont la Caisse de dépôt et placement du Québec, Cogeco inc. et la Fondation du YMCA de Montréal. M. Garcia est membre du conseil de l’IRCM depuis 1997.” selon le site web de l’institut de recherches cliniques de Montréal (http://www.ircm.qc.ca/fr/enbref/statique/conseil_admin9.html). Mais en plus, “Il dirige trois filiales en propriété exclusive de la Standard Life. Il est président de la Société de fiducie Standard Life et de la Compagnie d’assurance Standard Life du Canada, et il est président du conseil d’administration du Groupe financier Performa Limitée. M. Garcia siège également aux conseils d’administration de la Compagnie d’assurance Standard Life (Royaume-Uni) et de Standard Life Investments Limited (Royaume-Uni).” selon la faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval (http://www5.fsa.ulaval.ca/sgc/pid/1437).

Encore une fois, je ne peux blâmer ces gens de plaider pour leurs propres intérêts, mais je vous invite à aller consulter d’un œil très critique les motifs qui sont élaborés en maints détails dans “Privatiser Hydro-Québec pour mieux valoriser notre «or bleu»”. Hydro-Québec, cette véritable vache à lait, serait mieux entre les mains d’intérêts privés que dans ceux de la chose publique!? Elle est trop payante, bien sur!

Attention! L’IEDM “participe aux débats sur les politiques publiques du Québec et du Canada en proposant des solutions créatrices de richesse sur, notamment, des questions de fiscalité, de règlementation, de réforme du système de santé et d’éducation.”

Regardez alentour sur le site de l’IEDM, qui est-ce qu’on retrouve aussi? Jacques Chaoulli, l’ayatollah du droit à la vie et à la sécurité (art. 7 de la Charte canadienne) des Québécois (http://scc.lexum.umontreal.ca/fr/2005/2005csc35/2005csc35.html)! Vous avez repéré quelques compagnies d’assurance plus haut? Vous savez qu’aux États-Unis, les soins de santé sont plus dispendieux qu’au Québec? Qui paie pour les soins de santé non assurés par une assurance publique? Une assurance privée…

~ par bheroux le 27.septembre.2007.

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